Psychose – Point de départ
Le générique nous est servi sur la musique survoltée de Bernard Herrmann. Phoenix en Arizona, vendredi 11 décembre, 14h43. La chaleur est accablante. La caméra survole la ville, puis se glisse sous un volet déroulant. Un homme torse nu se rhabille. Une femme est allongée, dans un lit, le regardant. On se doute qu’ils n’ont pas fait un Scrabble. Mais Marion en a assez de cette situation. Elle veut se marier avec Sam son amant. Celui-ci, avec la pension alimentaire de son ex-femme et les dettes de son père, n’en a pas les moyens. Marion décide donc d’aller chercher l’argent à la source.

Psychose – Critique et analyse
Avertissement : si vous n’avez pas vu le film, je vous encourage vivement à aller le voir avant de lire ces lignes.
Psychose est sûrement l’un des films d’épouvante les plus réussis. Les années passent, et il fait toujours autant d’effet, même après l’avoir vu plusieurs fois. Alfred Hitchcock, son réalisateur, a réalisé un film qui s’approche littéralement de la perfection. Tout respire la maîtrise du début jusqu’à la fin. Maîtrise exceptionnelle du récit et de la mise en scène, qui nous font dire que nous trouvons en face d’un chef-d’œuvre.
Pourtant, à l’origine, ce film a été conçu dans le doute. En 1959, Alfred Hitchcock achète les droits d’un livre de Robert Bloch, Psychose (Psycho, titre original). Il s’agit de l’histoire d’un tueur en série, inspiré par les crimes du tueur en série Ed Hein. S’il jette son dévolu sur ce roman mineur, c’est que le célèbre réalisateur est intrigué par le succès des films d’horreur à petit budget. Assez intrigué pour qu’à son tour, il veuille réaliser le sien. Ces aspirations vont se heurter aux réticences de la Paramount qui ne voit pas d’un bon œil la violence du roman Hitchcock va donc produire le film lui-même par l’entremise de sa société de production, Shamley Productions.
Hitchcock, en génie marketing qu’il était, sait que le succès du film va dépendre de son secret. Tout l’enjeu est là : arriver à préserver le secret du scénario jusqu’au bout pour que les spectateurs soient plongés dans la surprise la plus totale. Il va donc fermer le plateau de tournage (qui durera six semaines) aux visiteurs. Les comédiens, eux, n’auront qu’une partie du scénario à leur disposition. Il demande aussi, pendant la campagne publicitaire du film, que les gens ne dévoilent pas la fin, ordonnant même aux responsables des salles de cinéma de ne laisser rentrer personne après le début du film. Les journalistes n’auront d’ailleurs pas le droit à une séance en avant-première, ce qui donnera lieu à quelques piques vis-à-vis du film en retour. Priver un journaliste de ses passe-droits est un crime de lèse-majesté.
Dès sa sortie en salles, Psychose fait un carton. Le succès est immense. Le film a coûté 800 mille dollars et va en rapporter plusieurs dizaines de millions. Côté critique, certains sortent l’artillerie lourde : selon un critique d’Esquire, Psychose ne vaut « pas plus qu’une série télévisée étirée sur deux heures par des sous-intrigues sans intérêt et des détails réalistes. » Heureusement, ce manque de clairvoyance n’atteint pas tout le monde. Andrew Sarris du Village Voice, par exemple, juge le film comme « le premier film américain depuis La Soif du mal d’Orson Welles à se hisser au même niveau de création que les grands films européens ». En France, il y a les pro-Psychose qui se régalent et les anti-Psychose, souvent anti-Hitchcock, qui tirent à vue. La palme de l’indécence revient à Positif, qui n’a rien trouvé de mieux que de dévoiler la fin du film dans son papier. Des gens ont fait de la taule pour moins que ça.
Parlons du film en lui-même. Pourquoi continue-t-il de fasciner des générations entières de spectateurs ?
Il est tout d’abord très novateur pour l’époque. Et cette radicalité moderne loin de s’essouffler à travers les âges garde toute son efficacité. La violence dans Psychose ne provient pas d’un cadre extérieur, d’un horizon lointain mais du quotidien de notre existence. Un motel en bord de route, une vieille maison, un jeune garçon sous la coupe d’une mère tyrannique… Une situation banale bien loin des péripéties extraordinaires de Cary Grant dans La Mort aux trousses (1959), le précédent film d’Hitchcock. Toute la première partie du film se résume d’ailleurs à la fuite d’une employée avec une importante somme d’argent. C’est un film dans le film avec ses propres moments de tension, mais qui n’ont pour unique but scénaristique que de nous amener à ce motel. C’est ici que tout bascule.

Car surgissant de la vie de tous les jours, cette violence est d’autant plus effrayante. Un des points culminants est la fameuse scène de la douche, rentrée dans le panthéon du cinéma. 45 secondes, 78 plans qui nous ont marqués à jamais. Jamais encore au cinéma, on va vu une telle violence. Tout est suggéré pourtant, mais on a le sentiment d’avoir tout vu, alors que certains plans durent à peine une seconde. La musique de Bernard Herrmann, stridente à souhait, est à son paroxysme. Hitchcock confiait d’ailleurs à Truffaut lors de leurs entretiens que « la seule chose qui m’ait plu et m’ait décidé à faire le film est la soudaineté du meurtre sous la douche ».
Ce meurtre est d’ailleurs un point de basculement dans le scénario, comme le souligne Yves Lavandier dans son brillant ouvrage sur la dramaturgie, qui montre que si génie de la mise en scène il est, Hitchcock est aussi un génie de l’art dramatique. En effet, faire mourir son protagoniste après 45 minutes de film, la chose semble suicidaire sur le papier. Mais rien n’est impossible pour le maître du suspense, qui amène cette scène d’une violence folle par quelques petites touches inquiétantes (la visite du bureau de Norman Bates par exemple, la vision de la mère à la fenêtre). Ces petites touches créent le trouble et nous permettent d’accepter ce meurtre soudain. Une fois l’horreur passée, pendant sept minutes, de la découverte du corps, à la disparition de la voiture dans l’étang, nous suivons ce cadavre. Hitchcock nous montre par là qu’il n’y a aucun doute sur sa mort. Le spectateur fait ainsi son deuil et peut se concentrer sur d’autres personnages. À la fin de ces sept minutes, la voiture ayant du mal à s’ensevelir dans la vase, on va même se prendre d’affection pour la cause de Norman Bates, plus victime qu’autre chose, selon nous, à ce stade du film : « Et puis, à la fin de cette scène, arrive le coup de grâce, ce moment extraordinaire de dramaturgie pure qui résume, en quelques secondes, à la fois l’essence et le pouvoir formidable du drama. Norman a poussé la voiture de Marion dans l’eau boueuse de l’étang et la regarde s’enfoncer tranquillement. Soudain, la voiture cesse de couler. Obstacle. Norman panique. Nous aussi. « Oh, non ! », pensons-nous. Norman se retourne pour voir si personne ne l’a vu. Et puis, finalement, la voiture se remet à couler. Norman souffle. Nous aussi. Ouf ! A cette seconde précise, sans que nous nous en rendions compte, les auteurs viennent de nous acquérir à la cause de leur nouveau protagoniste. Et l’histoire peut repartir de façon classique. » (Yves Lavandier, La Dramaturgie). Changement d’identification totalement paradoxal mais dont Hitchcock a le secret

D’une histoire mineure, Hitchcock en a tiré un film majeur du 7ème art. Souvent imité, jamais égalé, Psychose reste un sommet d’épouvante pure. Des scènes très marquantes, où la peur et l’effroi viennent nous surprendre dans le quotidien le plus banal, nous renvoyant à une existence tragique et absurde où le Mal est partout. Psychose ne prend pas une ride, car rien n’est montré stricto sensu mais tout est suggéré. C’est notre imaginaire qui, pris au jeu d’Hitchcok, se fait peur à lui-même. Nos peurs enfantines nous explosent alors de nouveau au visage. On est presque devant une madeleine de Proust si on peut s’exprimer ainsi. Une madeleine au goût de cendre.
Cet article a été écrit grâce à ces deux sources bibliographiques :
Hitchcock, la totale : Les 57 films et 20 épisodes TV expliqués de Bernard Benoliel (auteur), Gilles Esposito (auteur), Murielle Joudet (auteur), Jean-François Rauger (auteur) paru en octobre 2021 chez E/P/A.
La Dramaturgie – L’art du récit d’Yves Lavandier aux éditions Les Impressions nouvelles (un classique pour qui s’intéresse à l’art dramatique).
Psychose (1960) réalisé par Alfred Hitchcock avec Anthony Perkins, Janet Leigh, Vera Miles, John Gavin…
Pour ceux qui aiment les bandes-annonces (mais en théorie si vous êtes arrivés jusqu’ici, c’est que vous avez déjà vu le film) :
